Compte-rendu de la Conférence de Patrick Vassalo sur les Diagnostics temporels

Focus sur les diagnostics temporels

Avec Patrick Vassallo (fondateur et vice-président de Tempo Territorial, auteur d’Urgences temporelles- L'action publique face au temps de vivre, Syllepse 2013)


Historique et enjeux des politiques temporelles

Dans les années 1970 s’est effectué le passage d’un espace-temps monochrome (avec des horaires de travail globalement fixes et structurants) à un espace-temps polychrome.

 

Plusieurs facteurs de changement témoignent de cette transformation :

  • en un siècle, le temps de travail a été divisé par 2, et le temps libre multiplié par 5 (avec de fortes inégalités de genre) aujourd’hui, seuls 35% des salariés ont des horaires fixes. Les horaires dits atypiques ont explosé.
  • dans le même temps on a assisté à un fort étalement urbain qui a multiplié les mobilités. Aujourd’hui, un salarié parcourt en moyenne 45 km par jour, contre 5km par jour en 1950. Il passe ainsi en moyenne 3 heures dans les transports en IDF.
  • les modes de vie se sont fortement individualisés et diversifiés. Sur ces sujets, voir les enquêtes Emploi du temps de l’INSEE.
  • le rythme global de la société s’est accéléré, au point qu’on peut parler comme le philosophe Hartmut Rosa de « dictature de l’instantanéité.

A partir de l’exemple italien, les politiques temporelles se sont diffusées en Europe.

En France, l'État, par l’intermédiaire de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR), a joué un rôle primordial dans la diffusion de celles-ci. Dans les années 1990, les lois Aubry ont participé à ce mouvement de diversification des rythmes, en actant l’aménagement des 35 heures. Elles ont aussi marqué un tournant pour les collectivités, alors autorisées à se mêler de politiques temporelles, en légitimant la mise en place d’expérimentations sur 3 territoires pionniers : Poitiers, Saint-Denis et le Département de la Gironde. Aujourd’hui cependant, tout repose sur l’initiative locale, les collectivités territoriales étant le lieu d’impulsion de ces politiques temporelles.

 

C’est à peu près au même moment, en 2004, qu’est née l’association Tempo territorial, qui réunit les acteurs des politiques temporelles au niveau national (soit une cinquantaine de collectivités et quelques laboratoires de recherche).

Ces évolutions ont eu pour conséquence une diversité des besoins et des usages.
Ainsi, les besoins varient-ils selon les âges de la vie ou les moments de la journée. S’il faut proposer des services aux actifs, les commerces de proximité seront plus adaptés aux personnes âgées. Apprendre en compte également dans l’aménagement de l’espace : la diversité des usages de l’espace public, avec, par exemple, des pistes de skate pour les jeunes et des bancs pour les autres usagers.


Cette diversité des besoins et usages a eu pour corollaire, l’accroissement des inégalités. Celles-ci, facteurs de tensions, sont liées au genre (la double journée de travail des femmes), au revenu (les personnes aisées peuvent s’offrir des services qui leur permettent de gagner du temps) mais s’illustrent aussi face à l’emploi (avec les problématiques fortes que vivent les mères salariées ou celles liées à la disponibilité demandée aux jeunes effectuant des « petits boulots »). Aussi les contraintes les plus fortes pèsent-elles sur les individus les plus fragiles.


Les politiques temporelles, késako ?

Les politiques temporelles sont basées sur l’observation des rythmes temporels et des effets qu’ils produisent.
Force est de constater que les contradictions en la matière sont nombreuses. Tensions à l’échelle des individus, d’abord, qui consomment le dimanche tout en étant pas forcément d’accord pour travailler ce jour-là, mais aussi des territoires, avec l’exemple de la nuit en ville qui pose la question de la conciliation du droit à la fête des uns avec le droit au repos des autres.
Il faut aussi faire avec les prescripteurs de temps comme les horaires d’écoles, qui sont des bornes difficiles à faire bouger, mais ont un impact direct sur les transports, les rythmes de travail, etc. Un autre axe de travail de ces politiques : permettre de conjuguer temps personnel et professionnel. Il en ressort que la prise en compte des temps individuels et collectifs est nécessaire pour améliorer la qualité de vie des habitants et territoires.


Ces politiques temporelles posent une série d’enjeux de politique publique pour les territoires :

  • Comment penser les offres de transport ? Montée en puissance de l’intermodalité, et développement de nouveaux transports (à la carte pour les personnes âgées, pour les sorties de boîtes de nuit dans certains départements).
  • Quel usage des bâtiments publics ? Sur les zones en tension immobilière se pose la question de mettre à disposition pour d’autres usages, certains bâtiments publics quand ils sont fermés (ex : les écoles). La mutualisation des équipements permet le partage d’espaces pour des populations aux usages et rythmes différenciés
  • Quelle adaptation des services au rythme de vie des habitants ? Exemple de Saint-Denis, où 2000 enfants sur les 16000 scolarisés en maternelle et primaire vont seuls à l’école, car leurs parents travaillent tôt le matin
  • Comment développer le vivre ensemble et faire que les espaces publics permettent de développer les échanges et rencontres ? Cela implique de résoudre les problèmes de conflits d’usages sur certains espaces, de penser les temps forts et temps creux du territoire.
  • Comment favoriser l’équité sociale ? Il s’agit d’être particulièrement vigilant aux besoins spécifiques de certaines populations : parents isolés, personnes âgées, jeunes, etc.

Les politiques temporelles sont donc un levier pour favoriser l’articulation des politiques publiques entre elles. Elles sont également au cœur d’un certain nombre de préoccupations actuelles (cf les mouvements slow food, slowtime), au point que Patrick Vassallo se demande s’il ne faudrait pas aller vers un « droit au temps », lequel est intimement lié au droit à la déconnexion.

 

Outils méthodologiques pour bâtir une politique temporelle
La mise en œuvre d’une politique temporelle s’appuie des démarches de concertation pour trouver des solutions satisfaisantes pour tous, à l’image des « tables quadrangulaires » à l’italienne qui réunissent élus, décideurs, salariés et citoyens pour toute action concernant la vie publique et l’aménagement urbain. Cette étape de concertation est indispensable.


Ex1 : chronotope de la gare de Lyon et son quartier (8h-12h)

Ex2 : chronotope de la gare de Lyon et son quartier (20h-22h)

Et les Départements dans tout ça ?

Pour l’instant, les politiques temporelles sont majoritairement portées par de grandes agglomérations, qui sont soumises à une pression forte des usagers sur ces questions (au travers des temps de transport, des problématiques des modes de garde, etc), et les Départements semblent moins investis. Pour autant, les politiques sociales portées par le Département relèvent directement de ces problématiques. Ils gagneraient donc beaucoup à s’y intéresser.


Et les médiathèques dans tout ça ?

La question des temps les intéresse à plusieurs titres :

  • elles ont aussi été touchées par la distorsion temporelle induite par le numérique qui engendre de nouveaux services
  • le temps de lecture est moins « sanctuarisé »
  • leur fréquentation est marquée par une saisonnalité forte
  • en interne se pose la question du ratio entre temps de travail interne et temps d’accueil
  • les rapports de la sénatrice Sylvie Robert et d’Eric Orsenna ont remis la question de leurs horaires d’ouverture au centre du débat public (et Tempo territorial a participé au dernier rapport)

La question des diagnostics temporels est donc d’une actualité brulante en lecture publique. Concrètement, il s’agira par exemple de superposer sur une carte les horaires des salariés avec celle des usagers.

Faire un diagnostic temporel en lecture publique

D’abord, il faut connaître les rythmes des usagers et du territoire :

  • en faisant attention aux non usagers
  • en se rappelant que le taux de fréquentation ne dit pas tout. Il faut aussi être attentif au taux de pénétration, à la facilité d’accès, à la proximité d’autres services ou commerces qui permettent de mettre ce taux de fréquentation en perspective.
  • en observant la synchronisation ou la désynchronisation de la bibliothèque par rapport aux autres services

Ensuite, faire un diagnostic de l’offre de lecture publique :

  • les horaires réels (avec les fermetures exceptionnelles non prévues)
  • le volume de l’offre de service
  • l’amplitude horaire de l’offre
  • les créneaux les plus utilisés par les usagers
  • les services disponibles hors ouverture ? (boite de retour, ressources numériques, etc)
  • les contraintes liées au service

Attention, il peut y avoir contradiction entre des horaires affinés, au plus près des besoins, et des horaires lisibles et compréhensibles par les usagers.

 

Quelques exemples de collectivités ayant effectué des diagnostics temporels : Rennes Métropole (pour l’ouverture des Champs libres), Lille Métropole, Strasbourg, Montpellier Méditerranée Métropole. Il s’agit surtout de collectivités disposant d’un bureau des temps en interne.

En externe, quelques cabinets de conseil peuvent venir en appui. Sinon, Tempo territorial peut intervenir, mais plutôt dans le cadre d’un travail universitaire.


Rapport du diagnostic temporel de la métropole européenne de Lille, actualisé en avril 2016, avec la
cartographie horaires des bibliothèques (pp 24-27) : http://urlz.fr/7Uox



Quelques liens utiles

 

CR rédigé par Catherine Benod (directrice de la MD de Haute-Loire) et Marion Joly (élève conservateur des bibliothèques, promotion Méditerranée)

 

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